Virginie Rebetez En Quête
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Les travaux artistiques de Virginie Rebetez questionnent les sens possibles de l'identité individuelle en partant de dualités existentielles souvent abordées par la philosophie occidentale telles que les rapports entre la vie et la mort, le corps et l'esprit, le monde physique et le domaine spirituel. Partant d'un troublant mélange de peurs et de fascination pour la disparition à laquelle est voué tout être humain, l'artiste associe des éléments issus du réel à une part de fiction pour suggérer une alternative à la fin inéluctable. Elle utilise sa propre présence ou son implication émotionnelle dans le processus créatif afin d'établir un " lien fictionnel " entre la personne disparue et le spectateur. Celui-ci ne peut manquer de s'interroger sur l'attirance et la répulsion qu'il éprouve lorsqu'il est confronté à des sujets tels que la solitude, le suicide ou le meurtre.
Le médium photographique est tout particulièrement adapté pour représenter les thématiques récurrentes dans l'œuvre de Virginie Rebetez puisqu'il évoque dans le sens commun les idées d'identité (la photo-passeport), de traces d'un être disparu (la photo-souvenir) ou d'image du réel lors d'une enquête criminelle (la " preuve " photographique). Bien entendu l'artiste se joue de la dimension soi-disant " objective " de la photographie comme document en y associant une part de mise en scène, voire de performance, dans des images de toute évidence construites qui affirment leur subjectivité. A la reconstitution policière basée sur l'identification des traces par la science forensique, elle substitue la reconstruction d'une nouvelle mémoire par l'imaginaire ou le fantasme. La photographie est à la fois la trace d'un vécu (du défunt, de l'artiste), un lien entre passé et présent et la création visuelle d'une archive personnelle qui tente de rendre compte de l'irreprésentable.
Pour explorer les limites de ses peurs et de sa fascination pour la disparition, qui confronte chacun à la fin d'une histoire (l'absence, la mort, la perte, l'oubli, le vide) l'artiste a principalement travaillé depuis 2008 sur le décès au quotidien, du suicide planifié au fait divers. Aucune personne disparue n'est proche d'elle, ce sont les clients anonymes de Dignitas, organisation d'aide au suicide, dans un appartement loué à Zurich (la série Infangstrasse 12, 2008), des inconnus récemment décédés dans la solitude à Amsterdam, dont elle explore le logement et les effets personnels (les séries Flirting with Charon, 2008-2009 et The Fair, 2009) ou encore des personnes non identifiées retrouvées mortes et que la police américaine appelle John Doe ou Jane Doe suite à un crime dans la région de Los Angeles (les séries Visiting Jane, 2009-2010, et Casting Jane, 2011). Bien qu'aucun cadavre ne soit visible, l'absence de corps devient palpable grâce aux interventions subtiles de Virginie Rebetez.
L'artiste effectue dans un premier temps une enquête sur les lieux peu accessibles, clos ou difficiles à localiser, où la personne a vécu, a décidé de mourir ou a été retrouvée morte. Pour cette partie de recherche proche de la forensique, elle collabore avec des organisations et des institutions ou, dans le cas des crimes ayant eu lieu il y a plusieurs années, elle fait appel aux archives de la police américaine sur internet et à Googlemap. Cette démarche évoque les artistes contemporains utilisant l'enquête, le document et l'archive dans leur travail, comme la photographe américaine Taryn Simon, elle aussi intéressée par les lieux cachés dans An American Index of the Hidden and the Unfamiliar (2007), le peintre allemand Gerhard Richter avec son Atlas (depuis 1962) ou Christian Boltanski, notamment dans Menschlich (1994-1995) comprenant plus de 1300 photographies trouvées et collectionnées par l'artiste français.
Dans une seconde étape, une fois parvenue sur les lieux, Virginie Rebetez manipule les effets personnels et les vêtements du défunt ou reconstitue l'habillement de la victime en se basant sur les archives consultées. Par cette appropriation des objets, elle opère déjà une certaine transformation du réel. Finalement, la présence de l'artiste et sa participation physique à la mise en scène, avec la prise de risques que cela implique, viennent mêler vécu personnel et fiction produite sur la base d'un protocole artistique (au-delà des catégories de l'art conceptuel et de la performance, mais qui rappelle ces pratiques). L'enquête sur la disparition devient une quête d'identité et d'étranges liens s'établissent entre le spectateur et le défunt par le biais de l'artiste.
Dans certaines séries, toutefois, la figure humaine s'absente pour ne laisser place qu'aux objets manipulés, qu'ils soient impersonnels comme le lit sur roulettes qui a vu défiler les 450 clients de Dignitas (Infangstrasse 12) ou personnels (The Fair), voire très intimes, comme les habits portés au moment de la mort (la série en cours Packing). Dans ses œuvres, Virginie Rebetez a également travaillé avec la vidéo (The Ceremony, 2010), le texte ou le moulage (Casting Jane et Encapsulated Stories, 2011), dans une même logique visant à créer de nouvelles archives visuelles. Le spectateur n'a accès qu'à des bribes de narration, des fragments de vie ne visant pas la production d'un récit, mais donnant existence ou du moins une certaine consistance à l'invisible.
Nassim Daghighian Historienne de l'art, présidente de NEAR
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